03 mai 2010

Le "nid élaboré" selon Jean-Yves Monnat...

... quelques nids ne tarderont pas à atteindre le stade de "nids élaborés"

"J'extrais ce bout de phrase du dernier compte rendu (30 avril) de Céline et Philippe sur l'activité des mouettes tridactyles du cap Blanc-Nez. Pourquoi ce bout de phrase, me demandera-t-on ? Qu'a-t-il de si particulier qu'il suscite un commentaire ? N'est-il pas immédiatement compréhensible ? Il y a, bien sûr, ces guillemets à l'expression « nids élaborés », mais il n'y a là rien de choquant. Choquant, non. Mais il faut toutefois faire remarquer que les auteurs ont utilisé cette typographie en connaissance de cause, signifiant par là qu'ils avaient recours à une expression consacrée. « Nid élaboré ». Cela signifie-t-il autre chose qu'un nid construit, tout bêtement ? Qu'y aurait-il à en dire d'autre ? Justement, bien des choses. Que voici.


Il y a couple et couple

Quand on se propose de suivre une population, quelle qu'elle soit, animale ou végétale, le renseignement le plus élémentaire — mais non le moins essentiel —, est l'effectif de cette population. Il faut donc compter. Mais compter quoi ? Les individus ? Pour les oiseaux, et les oiseaux de mer en particulier, c'est le couple, plus précisément le couple reproducteur qui constitue traditionnellement l'unité de décompte. Mais voilà : qu'est-ce qu'un couple, ou plutôt comment reconnaître que l'on a affaire à un couple dans la nature ? Ceux qui s'apprêtent à dire « Fastoche ! Deux individus de même espèce et de sexe opposé observés ensemble sur un site. » s'abstiendront. Trop simple. Aussi naturellement et rapidement que dans un bal ou un dancing les couples de danseurs se font et se défont, deux mouettes, dans une falaise, peuvent passer quelques instants voire quelques jours ensemble sur un même site, puis se séparer, sans autre forme de procès. Couple de danseurs, oui. Couple, non. Couple de mouettes, peut-être. Couple reproducteur, non. Celui-ci entrera dans le décompte des effectifs, pas celui-là.
On le devine, le maître-mot ici est « reproducteur ». Les choses en sont-elles facilitées ? Hmmm... Encore faut-il avoir défini un critère de la reproduction. Ceux qui, sans lever le doigt, se sont précipités pour dire « La ponte ! » auront parlé trop vite. Même si en théorie ils n'ont pas tort, leur décompte aura toutes chances d'être sous-estimé, et parfois gravement. Je connais à cela au moins trois bonnes raisons.
La première est la stérilité d'un des partenaires. Dans les colonies que j'étudie j'ai eu dans ce domaine un cas assez extraordinaire. Une femelle, née en 1990, se « reproduit » pour la première fois à 5 ans ; j'entends par là qu'elle se cantonne durablement sur un site qu'elle occupe tout au long de la saison de reproduction avec un mâle (bagué lui aussi) avec lequel elle construit un beau nid... qui restera vide toute la saison. Même scénario, très exactement, chaque année de 1996 à 2002 avec deux autres mâles et deux changements de site. En 2003, à l'âge de 13 ans, elle pond pour la première fois et élève un poussin. Ce sera sa dernière observation. Voilà donc une femelle potentiellement fertile, qui huit années de rang, de 1995 à 2003, se comporte en reproductrice confirmée — avec des mâles qui par ailleurs ont montré leur fertilité avec d'autres femelles — à ceci près qu'elle ne pond pas. On est en droit de m'objecter que jusqu'à sa douzième année, cet oiseau ne peut être considéré comme reproducteur, puisqu'il ne remplit pas le critère ultime de ce statut, à savoir la ponte. C'est en effet légitime, à la seule condition que ce soit là la définition que l'on adopte. Par ailleurs, ce type de cas me semble exceptionnel et donc peu susceptible d'influencer sérieusement le décompte des effectifs. Voyons la suite...
La seconde raison est autrement plus sérieuse. Elle concerne les cas où la ponte disparaît entre deux visites. On ne peut évidemment être présent en permanence — c'est-à-dire quotidiennement et 24 heures sur 24 — pendant toute la durée de la saison pour vérifier si tel nid a ou non reçu des œufs. Or, maladresse des parents, instabilité du nid, intempéries et, surtout, prédation... sont autant de facteurs susceptibles de provoquer la disparition des œufs avant même qu'on les ait vus. Pire. En Bretagne, grands corbeaux et corneilles noires sont capables de se spécialiser et d'exercer une prédation véritablement massive à ce stade. Les couples dont la couvée a disparu sont bien reproducteurs, sans contestation possible cette fois. Mais si le critère choisi pour les considérer comme tels est celui des œufs, ils ne seront pas décomptés parce que ceux-ci n'ont pas été observés. Cas extrêmement fréquent. Ce serait là une source considérable de sous-estimation lorsque, comme en Bretagne au moins, la prédation est susceptible d'être massive.
La troisième raison est proche parente de la seconde. Elle concerne les cas où, essentiellement pour des questions de topographie, le contenu du nid n'est tout simplement pas visible. Ponte ? Pas ponte ? Impossible à dire, ou presque (certains critères comportementaux permettent de décider, mais il nécessitent de longues séances d'observation, finalement aléatoires). Nous tenons là la situation la plus fréquente dans des colonies comme celle de Blanc-Nez.
Tout cela est bien beau, me fera-t-on remarquer, mais qu'est-ce que ça a à voir avec la notion de « nid élaboré ». J'y arrive, j'y arrive...


Construire un nid

Ce qui précède montre bien que si la ponte constitue, à n'en pas douter, le meilleur critère biologique pour décider du statut reproducteur d'un couple, elle ne convient que très mal pour définir le « couple reproducteur » comme unité de décompte des effectifs. Comment faire ? C'est la question que nous nous sommes posée dès le début de l'étude dans le Cap Sizun, et que nous avons résolue par la notion de « nid élaboré ». (Rendons à César ce qui appartient à Alain : si mes souvenirs sont bons, c'est à Alain Thomas, alors animateur de la réserve de Goulien et associé aux débuts de mes recherches sur la mouette tridactyle que nous devons ladite notion.)
Constat. L'œuf est un objet de petite taille, parfois invisible au fond d'un nid, et potentiellement éphémère parce que convoité par les prédateurs. Prendre les poussins comme critère, du fait de leur plus grande évidence, soit dit en passant, ne change rien au problème : les échecs précoces, qui concernent évidemment des reproducteurs, passeront de la même manière inaperçus. Et même plus. Pourquoi ne pas prendre le nid lui-même comme critère de reproduction ? Avantages. Le nid est un objet volumineux, visible de partout ou presque, et potentiellement plus durable que l'œuf puisqu'il le précède — pour l'accueillir — et lui survit généralement, après sa disparition ou après l'éclosion pour contenir les poussins. Y a-t-il des inconvénients ? Autrement dit, le nid est-il un moins bon critère de reproduction qu'une ponte ? Pour répondre à cette question, il nous faut d'abord comprendre ce qu'est un nid. Nous parlons ici de mouettes tridactyles, et ce que j'en dirai s'appliquera d'abord à cet oiseau. À l'évidence.
Quiconque est un tant soit peu familier des colonies de mouettes tridactyles sait l'extraordinaire diversité de ce qui est visible sur les sites occupés par les oiseaux. Du simple site fienté à la construction robuste susceptible de soutenir simultanément des gros poussins — jusqu'à trois — et deux adultes, on peut observer un continuum d'états progressifs : apports ponctuels de terre ou de végétaux, tas plus ou moins volumineux de terre et d'herbe, belles plates-formes des mêmes matériaux, coupe volumineuse, plus ou moins profonde, capable de contenir et de retenir deux ou trois œufs... C'est à ce dernier stade que s'applique l'expression « nid élaboré ». Et c'est lui qui, depuis une vingtaine d'années au moins, est utilisé comme critère de reproduction dans le cas de la mouette tridactyle. Pourquoi ?
Édifier un « nid élaboré » sur une minuscule protubérance rocheuse au flanc d'une paroi verticale n'est pas chose aisée. Cela demande de la part des oiseaux un certain savoir-faire, de la constance et surtout — surtout ! — une coordination parfaite entre les partenaires, ce qui n'est pas à la portée des oiseaux trop jeunes ou dont la maturité comportementale n'est pas achevée. La raison en est très simple, presque mécanique. L'époque de la construction des nids est très synchrone pour la plupart des couples constitués. À l'échelle du couple, elle précède d'une quinzaine de jours à trois semaines l'initiation de la ponte. Pour arriver à édifier, à élaborer cette construction robuste et solidement adhérente à la paroi, il faut une grande quantité de matériaux, terre humide et herbes des pelouses voisines pour l'essentiel ; mais il faut tout autant qu'à partir de ce moment le site soit gardé en permanence par un des partenaires au moins. À la plus petite absence, les voisins, eux aussi pour la plupart en quête de matériaux pour leur propre construction, trouvent plus facile — on les comprend — de récupérer des matériaux laissés sans surveillance que d'aller les rechercher et les arracher dans les pentes plus ou moins proches. Quelques secondes d'inattention suffisent parfois pour voir piller une construction qu'il a fallu plusieurs jours pour constituer. À ce compte, les couples qui ne sont pas prêts, tout comme ceux qui ont des problèmes, voient leurs efforts rapidement et régulièrement ruinés.
Par conséquent, la construction d'un nid élaboré est sans conteste un excellent indice du degré de maturité physiologique et comportementale d'un couple que l'on peut ainsi, sans complexe, considérer comme reproducteur. En termes d'estimation des effectifs, il constitue certainement la meilleure unité possible, que ce soit dans les colonies marquées à la culotte comme celles du Cap Sizun ou dans celles pour lesquelles les suivis sont plus ponctuels. Trente deux années de recherches témoignent de sa pertinence. "

Jean-Yves Monnat

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